Champion(s) du quotidien

18 September 2026

Il y a quelque chose qu’on a déjà toutes et tous fait au moins une fois en vélo. Au sommet d’une côte, au bout d’une longue ligne droite avant un arrêt, on a tous déjà disputé une course avec ses compagnons de route du moment. Une fois la ligne imaginaire franchie, on a alors levé les bras en signe de victoire, comme les champions cyclistes que l’on voit à la télévision.

Pas vous ? Moi, oui. Plusieurs fois même. Et en compétition officielle.

Jusqu’à mes 18 ans, j’ai eu la chance de gagner quelques courses de vélo en France. Rien qui m’aurait permis de faire le Tour de France un jour, mais d’assez belles courses pour connaître la sensation incroyable du cyclisme de haute compétition. Un peu de stress, beaucoup d’adrénaline, rouler en peloton, « frotter » épaule contre épaule avec les autres coureurs. Les jambes qui brûlent, mais la joie et la satisfaction d’être récompensé après avoir tout donné. Une fois la ligne franchie, la coupe fièrement posée sur l’étagère, le vélo était remisé au garage jusqu’au prochain entraînement. Et c’est tout. Le cyclisme était mon sport. Une activité précise avec un début et une fin dans un calendrier hebdomadaire finement réglé.

Pendant presque tout le mois de septembre, Montréal est l’épicentre du cyclisme mondial d’élite. La métropole québécoise a le privilège d’accueillir tour à tour les Grands Prix Cyclistes de Montréal et maintenant, pour 8 jours de compétition, les Championnats du Monde sur Route UCI. Le millier d’athlètes attendus, originaires de 80 pays, et les 500 000 spectateurs qui s’amasseront sur le bord des rues montréalaises, et particulièrement de la montée Camilien-Houde, vont contribuer à faire de cette grande fête, dit-on, le plus gros événement que Montréal ait jamais organisé depuis les Jeux olympiques de 1976. Les retombées économiques devraient être colossales, espère-t-on, et la métropole montréalaise va être transformée en véritable carte postale, filmée sous toutes ses coutures, promettant ainsi de soutenir son attractivité comme destination touristique majeure dans le monde pour encore de nombreuses années.

Au-delà de ces chiffres et de ces retombées en espèces sonnantes et trébuchantes, c’est toute la culture vélo qui gagne à accueillir un tel événement. Les championnes et les champions que nous accueillerons prochainement vont assurément livrer une prestation spectaculaire, faite de vitesse, de force, de puissance et d’exploits qui marqueront notre mémoire collective. On parle cependant de prestations qui se feront à hauteur d’hommes et de femmes, dans un « stade » à ciel ouvert. Une fois la poussière de l’événement retombée, nous pourrons toutes et tous enfourcher notre vélo pour gravir Camillien Houde. Le vélo a cela de merveilleux et romantique que la course ne se fait pas uniquement face aux autres : elle se fait aussi face à soi-même, et face au décor dans lequel on évolue. Nous pouvons tous trouver « nôtre » Camillien Houde, notre défi, dans notre pratique du vélo. C’est comme cela que j’ai commencé le vélo : en faisant d’abord 10 kilomètres, puis 20, et la fois suivante 30, et un jour 50 et puis un jour 100 kilomètres et plus ! Les événements cyclistes – qu’ils soient compétitifs ou récréatifs d’ailleurs – sont un formidable levier de développement d’une culture vélo. Le dépassement de soi, le défi individuel ou collectif, la fierté qui nous envahit à la fin et surtout l’entraide avec ses compagnons d’aventure ou ses coéquipiers, sont des valeurs au cœur de ce type d’activités.

J’ai arrêté la compétition cycliste presque du jour au lendemain, par manque de temps mais aussi par lassitude. Et le vélo a complètement disparu de ma vie. Ce n’est que quelques années plus tard, à la fin de mes études, que le vélo a fait son grand retour dans mon existence, pour ne plus jamais en ressortir. Il me fallait me déplacer, tous les jours, de manière efficace. Et c’est là que j’ai réalisé tout ce que la compétition cycliste m’avait appris et légué. Ce qui n’était qu’un outil pour réaliser une activité – comme peut l’être un ballon au soccer ou un bâton au hockey – est devenu un outil du quotidien. Au-delà des capacités physiques et des habiletés techniques, j’ai alors réalisé une chose en apparence évidente, mais qui ne semble pas aller de soi dans l’esprit de bien des gens : un vélo, qu’il soit de compétition, de route, de gravelle, de montagne, reste avant toute chose un… vélo. Autrement dit, tout le plaisir que j’avais à arpenter les routes de mon coin de pays, le sentiment de liberté qui m’envahissait à chaque fois que j’enfourchais mon vélo pour m’entraîner, la sensation de bien-être physique et mental qui m’habitait après chaque sortie, tous ces bienfaits, je les ai retrouvés en me déplaçant à vélo pour rejoindre ma destination du moment. Que ce soit pour aller à l’école, visiter des amis, faire l’épicerie, ou partir en vacances : le vélo, comme outil de déplacement, était en fait et surtout un incroyable vecteur de plaisir et d’exploration. Il me permet d’aller lentement, dans le respect de nos milieux de vie et de nos communautés, avec une douce invitation à la contemplation, à la découverte de notre territoire et de nos régions. Tout simplement à la découverte de l’autre.

Le vélo a cette beauté d’être d’une richesse et d’une diversité fascinante. Le vélo comme sport et comme transport contribuent tous deux à façonner la culture vélo d’une société, une culture fondée sur la liberté dans ses déplacements et ses mouvements, l’autonomie, l’accessibilité, la santé et surtout la fierté et l’estime de soi.

La semaine prochaine, je serai dans les rues de Montréal pour encourager ces femmes et ces hommes qui rêvent de revêtir le maillot arc-en-ciel de champion·ne du monde. Et avec mes enfants, c’est à vélo que nous nous y rendrons. Comme des champions du quotidien. 

On s’y voit?

– Julien Puget, Directeur du développement chez Vélo Québec et ex-cycliste de compétition

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